RETOUR D'EXIL...

Gérald BLONCOURT

RETOUR
D'EXIL

HAITI- 19 8 6
                                                                     
à Ludmilla et Morgane, mes filles


     
En guise de préface...

ce poème D'ANDRÉ LAUDE

un vent de soleil se lève
à GÉRALD BLONCOURT



Un homme
dans la violence du temps
dans la violence de la mémoire
épine au flanc d'un Christ  vaudou

Un homme
de terre et  d'eau
de grandes feuilles vertes et d'oiseaux

plus vastes que toutes les mers réunies
et la cuite de Baron Bravo.

Un homme qui fait langue
de tous bois
Au pays des Loas
et des longues nuits de tyrans

Un homme jeune coq
de foudre et de roc
frère de ma terre d'Oc

fouilleur de chaque semeur de merde
et de feu
La vie vaut bien qu'on la perde
un soir de pleine lune au coin d'un bois
alors qu'on traîne la savate en compagnie
d'un certain André Breton
sans domicile fixe et sans vraie profession
sinon celle d'orpailleur
au bord du fleuve cher à ce vieil Héraclite

Un homme qu'Éros prend au piège de ses filets
bleus
Un homme qui à l'image du Petit Poucet
sème ses yeux
de braise et de crucifix
le long du chemin des sans  chemise

Un homme qui torse nu dans la forge du verbe
chante au milieu des étincelles
comme chante la sentinelle au rempart des Barbares
pour croire à sa part de ciel

Un homme fou de femmes fou d'alcools
de peintures pures
Un homme armé jusqu'aux dents de colère
parce qu'il y a du crime dans l'air

Un homme peau noire peau rouge un homme
qui danse avec les lucioles
les fusils des rebelles, les astres et les poissons
et le pollen

Un homme qui hurle "je hais" parce qu'il aime
plus que tout la grande marée noire, la jeune mariée, l'abeille
le sang dans les veines
de la grande forêt

Un homme très beau qui vieillit bien
comme le vin et l'espoir
Un homme en guerre — Guerre de dix mille ans —
Parce que vivre à genoux n'est pas vivre, parce que dans son corps à moitié c'est tuer l'autre dans le désir

le délire des sens

Un homme en partance par-delà les "mornes"

Vers le grand large
où gerbent la lune et la baleine

Un homme de ruines et d'opiniâtres renaissances
aux ongles de glaise
au front creusé par la fièvre corsaire

Un homme immense — une sorte de "nuage en pantalon"

Une chanson
à minuit à Port-au-Prince

un éclair de crabe
aux dures pinces

un gavroche caraïbe le tabac à la lèvre
qui défie les macoutes

Tout va bien la Poésie s'arc-boute
aux larmes des fragiles

Nul homme et lui moins que tout autre
est une île

A Pile ou face je joue Haïti glorieuse aurore

Je sais d'où je parle Je sais de quoi je cause
de la rose qui s'acharne à fleurir parmi nous les morts
mal enterrés aux quatre coins du pays


                      Paris le 16 Février 1991
                             André LAUDE

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ma ville retrouvée

J'ai retrouvé Port-au-Prince
dans le même sanglot où je l'avais quitté

J 'ai retrouvé ma ville
ses détails géographiques
ses maisons centenaires
ses espaces citadins du centre

Seuls les abords ont démesurément grandi
gonflé comme le ventre d'un enfant malade

Immense bidonville aux tuiles-ferblancs-rouillés
à l'infini

visions dantesques d'un cauchemar quotidien

Le morne l'Hôpital est blessé
d'un triste amas de pauvres masures

Le Champs-de-Mars a des rides
et la misère cogne les visages d'enfants
matraque celui des femmes
et ferme ceux des hommes

Visages graves
sans sourire
inquiets
anxieux. ..

Port-au-Prince
mon Port-au-Prince
tu es fatigué
épuisé voûté

Mais ce sont pourtant
les odeurs de ma jeunesse

de mes espoirs

Tout ce que j'avais imaginé
je l'ai retrouvé

Tout ce que j'avais pensé
construit en moi
au travers des informations
venues du coeur de la terreur
et des luttes pour la liberté
je l'ai retrouvé

Qui a dit que je serais déçu
que je ne comprendrais pas

Vils colporteurs des défaites de l'amour!
Merde à eux
idéologues négatifs
traîtres aux déchirures de l'âme!

Oui
j'ai revu mon sol
ma patrie et ses arbres

Le premier à recevoir mon baiser
fût ce chêne au feuillage touffu
poussé là
à Delmas

Il a bougé dans le ciel
dès que je l'eus touché
et j'ai senti au fond de moi
que ses racine étaient miennes

J'ai compté les étoiles
puis j'ai cueilli une fleur

elle était jaune pâle
comme quelquefois le sourire de ma fille Ludmilla
aussi fragile que ses deux ans

J'ai parlé à un chien noir et maigre
qui a semblé me reconnaître

Mes pieds ont aimé cette terre
qui effaçait l'exil

J'ai mesuré l'ampleur de ce moment d'Histoire

Je sais bien qu'il est l'heure des défaites possibles
mais c'est tellement l'heure de la vraie Liberté
l'heure à tout faire par tous
pour sauver l'essentiel
l'heure responsable et grave
pour chacun d'entre nous...

En ce qui me concerne
j'ai remis ma vie à l'heure de ton destin
Port-au-Prince
ma ville retrouvée...


Port-au-Prince- Décembre 1986


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L'homme montagne
de Furçy la mémoire


L'après-midi était un jeudi de décembre
l'an quarante-et-un d'un exil achevé

Sous mes yeux étonnés et refusant d'y croire
le plateau de Furçy de lointaine mémoire
vibrait
à cogne-coeur
au fond de mon émoi

Au loin
Morne Bourrette sur la Selle adossé
massif décapé tondu chauve rasé

Effacées mes cascades!

Comment passe le temps qui réduit les grandeurs
que le coeur a fait vastes ?

Mon Furçy de toujours
Mon doux Furçy d'amour
zébrant mon souvenir mesquinement réduit
dans ses vastes proportions

La chapelle était morte d'un cyclone rageur
la seconde née n'était pas sa vraie soeur

autre lit autre père autre temps

J'avais mal et pleurais
lorsque Tit-Jo surgit

l'ancêtre de mes rêves

Il était là le Nègre
chouqué sur ses racines
statue de mon passé

ayant doublé son siècle
avec ses cent-vingt ans

J'ai retrouvé Tit-Jo et mes premier moment

La chapelle a sonné six coups

C'était l'heure d'un destin...

17 décembre 1986

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Jacmel

J'ai hurlé à la dixième étoile de ma mémoire

J'en ai quarante-et-une au front de mon exil

Soixante bien sonnées au comptes de mes rêves...

Gloire aux quatres saisons qui ont offert l'Automne
et la saison possible de te revoir un jour
Jacmel

Jacmel mon vrai berceau
mes jeunes pas et mes vertes années

Jacmel mon hibiscus mes couchers de soleil
mes plats de lune au goût de mes premiers émois

Jacmel

Jacmel-mes-cyclones engrossé de Gosseline
pisquettes cassaves et rorolis sucrés
tambours lointains des mornes
et balcons de dentelles
crochets en fer forgés
ayant signé chacun sa servitude utile
sur sa porte de bois

Jacmel-les-galeries et ses tôles ondulées

Jacmel au demi-siècle d'un enfant revenu

Où sont partis les miens?

La mort  a fait son oeuvre
et parmi les vivants j'errais chez les fantômes...

Gloire à ces tendres accords qui sonnent dans
1' oubli

Gloire à ces sons de cloches qui teintent dans le
temps

Gloire au plus haut des cieux au prénom de mon
père

Gloire à toi
Yves le grand
ressuscité aujourd'hui des cendres humides
de mes larmes

mon papa à cheval
qui fit de moi un arbre aux racines profondes
un arbre de demain que hante le passé...

Haïti. Décembre 1986

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Jour de l'an

1987 une date et l'infini comme autrefois pour étaler en mouvance bleu-vertes la blanche étincelance de l'écume obstinée le ressac inlassable gris berce ma mémoire la plage se fond à l'horizon l'air-libre-pur d'un monde scintillant point stellaire de l'espace horloge-galaxie de sable fin trace les pas du temps un à un effacés dans l'attente émouvante éprouvante d'être et de sur-exister

qui a parlé d'automne de feuilles mortes et de pelles? qui a chanté l'hiver ses angoisses et le gel? minuté ses matins? assaisonné ses soirs? installé ses palaces? baladé ses touristes yankee aux ventres gros? fabriqué ses rencontres et ces dîners
copieux?

hein?

qui s'est permis d'évoquer le printemps ses bourgeons ses baisers et ses amours naissantes?

il est une saison dans mon regard que je nomme Pays-terre-native-et-natale il est tonnerre du ciel cet an nouveau ravissant juvénile et j'aborde en tremblant de lumière ruisselant de larmes l'an 1 de mes espoirs l'an nouveau d'Haïti retrouvée


1er Janvier 1987- Cap Haïtien

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Pourquoi
la bulle mousse
sous la rousse
couche
de ta bouche belle?

l'espoir tousse
           glousse
sous la lune

je te pousse
    te touche
    t'écartèle
et te pèle
    douce

la courge
    rouge
    bouge

et j'appelle
   telle qu'elle
   ma belle

pour lui dire
        en délire
qu'elle se mire
dans la mire
        acide
        lucide
        des rides
        de mon front


Haïti- Décembre 1986

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à Sabine ma soeur d'étoiles...


J'ai trouvé ce soir
les clefs d'un sémaphore
pour guider mon voyage
aux sources de ma vie

J'ai trouvé ce soir
au doux silence enduit
de ta présence exquise
la trace de tes pas

J'ai suivi l'ombre
de mes yeux égarés
à la silhouette de ta voix

J'ai mûri le fruit
qu'en deux j'ai partagé
lorsque minuit sonna

Qu'il est des rêves étranges
que celui de tes doigts
qu'il est doux de sentir
un peu de ton émoi

La ville aboie par un chien affamé
des voix montent lointaines
et le cri d'un enfant meurtri
ce dimanche de décembre
désenvoûte mon songe
qui n'était que pour toi

Je sais qu'elles sont légions
de tristes solitudes
de morts prématurées
de souffrances amassées
et de désespérances

je sais qu'en plein enfer
sont ta lutte et la mienne
et que viendra demain..,


Port-au-Prince- un dimanche de décembre 1988

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pour toi que je n'ose nommer


Je reviendrai un jour
au-delà de toi-même
je te mettrai au front
un baiser

et pour capter ta joie
j'écarterai le calice
d'une fleur

je saurai bien ce temps
te dire avec pudeur
comment j'ai délivré
mon coeur

Il est temps de tendresse
temps d'aimer
tant je suis charmé
tant je suis bonheur

et nous ferons le tour
du monde
tour de taille

tourne fol
est mon espoir


Haïti-Décembre 19 8 6

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pour H.H.


Tu m'as conquise
de hautes larmes
négresse de mes solitudes

Tu as germé
dans le sillon de mes espoirs

La galaxie de mes certitudes
a été découverte
—t'en souvient-il?—
ce soir d'une danse refusée
sans autre cause que Ludmilla

J'ai rencontré
t'en souvient-il encore
dans l'épaisseur des murs
d'un Paris frissonnant
les phalanges grêles
de tes doigts amoureux

Lorsque la porte entrouverte
hésita
dans nos âmes
un poison fulgurant déchira nos paupières

Tes lèvres étaient de braise
ce fut pourtant de toi
que me vînt la fraîcheur

Quand reviendra-t-il
le temps de nos ébats,
Quand sera-t-il nuit?
Quand sera-t-il jour?

De mon profond combat
au seuil de notre époque
je sais qu'un jour viendra
où nous dirons ensemble
mains a mains enlacées

ce que nous avions dit
tendrement embrasés

Il est des temps si courts
et qui paraissent étranges

Seuls
complices à mort
nous pouvons en parler

Viens
il est temps
dans ta propre maison

Haïti -Décembre 1986

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à Maman-Dédé
ma nourrice de Miragoâne


Tu es là Maman-Dédé ce soir au parfum-paysage de ton pays j'entends ta voix fredonnant la berceuse de mon enfance j'entends tes soupirs-prières murmurés égrenant ton chapelet entre tes doigts de fée ta présence sereine veillant souveraine sur mes premières années Maman-Dédé de rêves endormie à jamais sous le ciel gris de France où tu nous a suivis Claude et moi tes enfants jamais plus tu n'auras l'écho de tes mornes sous terre tu as rejoint notre frère Tony mort sous les balles nazies à l'aube d'un moi de mars 1942 tu es là ce soir avec moi et les vagues viennent mourir en cadences à minuit sur nos coeurs il fait doux cette nuit en Haïti...Quelle était belle notre vie autrefois...

31 décembre 1986- Cap-Haïtien.

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JE HURLE A LA LUTTE


Je hurle à la lutte ô mon pays ma terre-natale Saline-cicatrice bidonvilles-crucifiés de l'aube aux nuits fétides chiens efflan-qués affamés immondices désaffectées tôt ou tard dans l'obs-curité mensongère cogne ma mémoire sur les tôles- ondulées aux vibrations d'orage bave ma rage de gangrène infectée odeurs puantes de caniveaux de mort prématurée d'enfants vides aux regards- remords lancinantes accusations d'un monde qui s'accouple avec l'Absurde villes-fantômes aux frontières de l'oubli mornes décharnés fièvres circulantes des tap-taps engrossés de détresses humaines d'ici de là-bas et d'ailleurs de Delmas défoncé sans autre cause que la folie meurtrière de cons hallucinés Carrefour Bizoton crevant sous la griffure empoisonnée d'une faim coriace permanente misère-vampire terreur des ruelles sans eau au goût de boue d'incertitudes gourdes aux lois du dollars piastres noires de crasse mains tendues et mendiantes au ventre plein d'un enfant à naître gousse d'ail des yeux implorant une aumône crevant l'incroyable l'insoutenable douleur de mon être angoissé toute ma rage ma colère se gorge de sève d'injustice vérole pour abattre la dysenterie des consciences ô mon pays d'azur palmes mornes écorces et racines mon doux pays d'amour mer bleue de tambour et d'espace pourquoi l'univers carcérales brûle-t-il tes vertus cancer d'injustice concert de détresse comment ne pas rugir et se battre ô mon peuple affamé pilé comme maïs pillé spolié écrasé torturé je donne mon baiser aux luttes populaires au Parti Soleil de Roumain d'Alexis de tous ceux aujourd'hui debout de tous ceux aujourd'hui mes frères aube certitude du matin à venir pour enrayer la mort je hurle à la nuit aux luttes décisives rassemblant la meute de tous les combattants je possède la force des convictions profondes et raisonnables je connais les sentiers raccourcis qui mènent du Bassin-Bleu de mes rêves à l'eau de pluie l'eau des puits et des fontaines l'eau pour boire l'eau goutte de rosée à l'eau claire de notre délivrance oui je connais les résonances ultimes et sourdes de mon peuple je connais les cachettes de ses espoirs les marelles de son enfance et les lagos agiles aux quatre coins de ses points cardinaux oui je sais les palmiers et les lianes je sais le pois-congo et le diriz-diondion les marigots et les ravines les cirouelles et le choux- palmiste je connais les rigoles et les lampes à pétrole je connais l'odeur chaudes des cassaves le piment-doux du rire l'akassan du matin je connais d'étranges filles dont les mots allumés vont porter nos demains oui je sais tous les miens médecins peintres et chômeurs qui ont bâti au coeur de tous les bayahondes notre espoir commun je hurle à l'émeute de nos âmes je hurle à la découverte du bonheur je hurle à mort l'injustice je hurle pour le pain la liberté les généreux possibles je hurle enfin et toujours à la lutte pour récolter l'amour.

Port-au-Prince- Décembre 1986

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